Mardi 1 novembre 2005


L’habit est censé faire le moine…mais en regardant le film « Spider » (David Cronenberg) nous pouvons saisir à quel point il fait « l’homme ".

Le héros du film, Spider, rejoint un foyer de post cure psychiatrique après un séjour en hôpital.
Le film s’attache à suivre le parcours de cet homme à la recherche de traces de son existence passée : peu de dialogues, juste le trajet, les souffrances et les « hallucinations » d’un homme « Spider »… ses petits carnets illisibles, sa façon de se « protéger » du monde extérieur en tentant de tisser sa toile. Donc notre homme s’habille avec de nombreux vêtements, chemises en couches successives, qu’il ne peut quitter…et quand cela ne suffit plus, entre son corps et les vêtements, quelques épaisseurs de papier journal.
En commentaire la réflexion d’un autre occupant du foyer : « l’habit fait l’homme…mais plus il y a d’habit, moins il y a d’homme… ».

Peut être transformerai-je le « fait l’homme » en « tient l’homme » dans un premier temps.

Ainsi Bertold, lors de ses moments de grande angoisse a besoin pour sortir de sa chambre d’être « couvert», d’ « être tenu » par plusieurs épaisseurs de vêtements devenus peaux successives. Ses vêtements anciens il ne peut les jeter …et les nouveaux passent par un temps d’adoption nécessaire plus ou moins long. Comme pour les nouveaux objets qui rentrent dans sa chambre (achats, cadeaux…) ils sont d’abord là avant de pouvoir être utilisés (parfois jamais !). Lorsque les choses sont difficiles, il est clair que cette façon de s’habiller permettent à Bertold de s’inscrire à minima parmi les humains, dans son environnement quotidien, sans danger, de ne pas s’y disperser en "éclats d'humain".

Quand Bertold est plus serein, quand il se sent en sécurité, les épaisseurs sont moins nombreuses, il arrive à être « contenu », à exister avec une plus grande adaptation aux contraintes sociales et climatiques.

La météo du jour donne bien quelques indications sur la façon de s’habiller de façon « adaptée », « normalisée »…mais il faut souvent négocier avec chacun, lors de l’accompagnement matinal, un compromis vivable entre celle-ci et la météo interne du sujet !

Sans cette attention, la journée risque d’être bien difficile
pour Bertold et bien d’autres…



Quelques liens sur « Spider » :


http://www.festival-cannes.fr/films/fiche_film.php?langue=6001&id_film=3101990 http://www.horschamp.qc.ca/article.php3?id_article=184

par catherinepolet publié dans : Tranches de vie
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Mardi 1 novembre 2005

De la capacité à prendre un repas préparé :
 de l’usager « sujet » à l’ « usager client » ?

 

Pour développer un peu mon point de vue sur le type de problématique qu’induit à mon sens la grille « Evasion », je vais développer l’exemple de « la capacité à prendre un repas préparé »..

 

Si on l’analyse avec en tête l’assouvissement quantifiable d’un besoin (se nourrir) et des risques encourus à ce moment…on risque fort de se cantonner à un service minimum d’assistance immédiate : aide à s’alimenter, risque de fausse routes ou plus prosaïquement risques encourus en utilisant un matériel contondant, trop chaud, etc… !

 

Or avec les personnes  dites lourdement déficientes ou handicapées ou en difficulté psychique…la question de l’environnement et du contexte est primordiale… Nous connaissons tous des usagers incapables d’effectuer une même tache (y compris vitale en dehors d’un contexte repéré sécurisant, contenant et stimulant.

Sécurisant dans la mesure où il lui permet d’agir avec un minimum de risques pour un maximum de…satisfactions (bénéfices directement et indirectement liés à la nourriture).

Contenant dans la mesure où ce contexte répété lui permet de ne pas être « parasité »en permanence dans ses agirs les plus quotidiens, de pouvoir effectuer les actes liés à ce moment avec  l’autonomie possible et acceptable pour le sujet à ce moment de sa vie….

Et enfin stimulant dans la mesure où ce contexte, il est donné à la personne, sujet de sa propre vie et à elle seule, de s’en saisir pour en faire plus, éprouver d’autres satisfactions (par exemple la vie sociale et les échanges liée au repas..), se lancer dans des attitudes nouvelles et parfois des apprentissages tardifs…

 

La présence éducative, l’accompagnement lors des repas nécessite  pour les professionnels de mettre en œuvre bien plus qu’une présence à l’absorption d’aliments dans des conditions d’hygiène et de sécurité suffisante ! Bien sur, tous les éléments de « confort » permettant une meilleure accessibilité pour la personne à son repas doivent être pris en compte (mixer, couper en petits morceaux, tours d’assiettes…etc). Mais cela est loin de suffire, car pour tout un chacun, il y a interaction permanente entre le besoin…et des tas d’autres choses, c’est cela l’humaine condition !

Les « fausses routes » fréquentes  si une personne est très « énervée » lors du repas peuvent diminuer de façon significative (selon la cause) lorsque la personne aborde et vit le repas de façon plus sereine… Il s’agira alors de travailler sur l’espace utilisé (personnel et collectif), les relations possibles avec les autres (résidants ou encadrement) lors de ce moment, les exigences d’un moment de vie collectif et les aménagements individualisés qui peuvent y être apportés, les interactions verbales  qui ont lieu lors du repas, la place donnée (réelle et symbolique)  à chaque usager à ce moment précis dans le groupe de vie…

 

Concrètement, on voit bien que cette situation toute simple du repas ne peut se réduire en prestations de services quantifiables pour l’usager…ou pour faire plus « mode » le futur « client » que l’ex-« sujet », devenu « usager » ne saurait tarder devenir !

Comment faire le lien entre tout ce travail mis en oeuvre dans la vie quotidienne et la définition comptable de prestations de services délimitées  …Nous entendons souvent des collègues (AMP ou AS par exemple) nous expliquer combien il est difficile de travailler dans les structures pour personnes âgées où justement le temps d’accompagnement et de présence des personnels a été défini selon ce type de logique « besoins/services quantifiable »)…

Comment expliquer encore et encore que la vie est complexe, que la personne handicapée, comme toute personne humaine est complexe…La vie quotidienne ne peut se laisser enfermer dans une succession d’items rapides (…encore plus en Foyer Occupationnel / FAM), en effet de son adaptation (dans le sens de passerelles facilitatrices proposées au sujet, à chaque sujet) et de sa richesse dépendent la qualité de vie des personnes accueillies.

par catherinepolet publié dans : Regard critique
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Mardi 1 novembre 2005


"Fragments sur le handicap et la vulnérabilité"

de Charles Gardou (Editions Erés,2005)


Quelques extraits d'un livre qui recentre les choses
et tente de les penser autrement...

La notion de norme et celle de catégorisation, telles qu'elles président aujourd'hui de manière inconsciente, obsessionnelle ou névrotique, se révèlent en effet si préjudiciables ! Qui ne voit les dégâts que, l'une et l'autre, génèrent ! Elles opposent, marginalisent, enferment. Situées du côté de l'unicité close, de la mesure et du systématique, elles sont à la fois prison identitaire, prétention à l'universel et domination. En même temps, elles sont fuite face au maquis de la complexité humaine, à ses bizarreries, discontinuités, abîmes et foyers de détresse. C'est pourquoi elles empêchent de connaître ceux qui ne sont pas « comme les autres », de construire avec eux à partir du lieu qui est le leur. A cause de la norme, on se fait parfois, sans en avoir conscience, assassin de leur identité. Alors même qu'ils espèrent une société sans oubliettes ni grilles, qu'ils attendent des courbes et des chemins ondulants, nous leur offrons un espace social trop carré, figé, clos. Nous sortons difficilement de la culture des lieux spécialisés et des territoires séparés, les conduisant à une existence insularisée, périphérisée. Pourquoi, par exemple, autant se préoccuper de l'accessibilité des établissements scolaires, des lieux de travail ou des logements, puisque nous leur offrons la possibilité de vivre ailleurs, dans des écoles, des ateliers protégés, des foyers de vie, qui leur sont adaptés et réservés ? D'un côté, les « bien-portants », qui constituent la majorité ; de l'autre, les « handicapés », considérés comme un groupe en soi, un genre, une humanité spécifique….

Or le handicap n'est qu'un des aspects spécifiques des problèmes généraux de notre humanité. Il ne fait qu'en jouer le rôle d'amplificateur. Le sort peut amener celui-ci ou un autre, sans aucune prévisibilité ni équité, à en être victime. Parce qu'il relève de l'ordinaire de la vie, il est à prendre en compte chaque fois que l'on pense l'homme et ses droits, que l'on éduque ou que l'on forme, que l'on élabore des règles et des lois, que l'on conçoit l'habitabilité sociale ou que l'on aménage les espaces citoyens, etc. C'est de cette seule manière que pourra s'accomplir la désinsularisation de ceux qui ne sont pas du bon côté du hasard….

En effet, rarement épidémie d'auto-centration et de paraître n'a été plus violente. L'individualisme est devenu la règle. Qui ne voit le cinéma des apparences : « Je montre, donc je suis » , « J'existe à coups de taille mannequin, à l'aune de mes gloires et de mes résultats au box-office » ! Avoir l'air, tout est là ! L'Homme s'est enflé à la fois d'une illusion d'auto-suffisance et d'une confiance illimitée en l'individu et en une société du bonheur individuel. Dans un monde s'apparentant de plus en plus à une vaste entreprise, les réussites scientifiques, l'ingéniosité à dominer la nature, la matière, la vie, l'univers et l'apparente aptitude à réaliser tout ce qui, jusqu'à maintenant, paraissait impossible, marquent d'assurances excessives notre culture du progrès. Il en découle un réel déséquilibre, dû à l'étiolement du lien entre citoyens et la dissolution de la communauté qui s'ensuit. Il n'est guère surprenant que les plus fragiles subissent puissamment les ondes de choc d'une société qui se révèle plus exigeante d'indépendance que de conscience de l'autre et ne parvient pas à se donner un sens supérieur par le lien à autrui…

La révolution culturelle est donc essentiellement là : dans une désacralisation de l'individu qui se voudrait parfait, immortel et auto-suffisant. C'est grâce à ceux que l'on qualifie de « dépendants » que notre culture se délestera de son poids de sécheresse. Ils peuvent permettre de refonder une société plus humaine, toute humaine, rien qu'humaine, faisant corps par l'inclusion de chacun et l'interaction entre tous. Les progrès en humanité de l'homo sapiens s'effectueront sous la double impulsion de l'homo socians, enclin à la reliance, et de l'homo universalis, ouvert à tout l'empan de l'humanité, refusant que la promotion des uns se nourrisse de l'exclusion des autres…

Experts en humanité, les blessés de la vie rappellent, puisque besoin est, que les hommes sont ainsi faits qu'ils ne peuvent habiter le monde que dans la quête et l'errance à perpétuité. Leur substance d'homme ne procède pas de leur esthétique extérieure, du vernis de leur paraître, ou de leurs gloires aussi illusoires qu'évanescentes. L'imperfection, le défaut, le manque sont profondément humains. La fragilité et la vulnérabilité constituent le sort commun. La vie méconnaît la rigueur mathématique : l'inconstance est sa caractéristique, sa réalité, son histoire, son devenir. Ni sillon tracé droit, ni mouvement rectiligne, elle est le temps des dérobades, des résistances, des fuites, des deuils. Elle est l'espace de la contingence, du mystère de l'inégalité, de l'inexorablement provisoire…

Ceux qui, par chance, jouissent de ce qui fait défaut à d'autres, ne disposent là que d'un bien éphémère dont, à tout instant, ils peuvent être privés. « Qu'est-ce que l'homme, ce demi-dieu si vanté, s'interrogeait Goethe. Ses forces ne lui manquent-elles pas précisément alors qu'elles lui sont le plus nécessaires ? Et quand il prend son essor dans la joie, ou qu'il s'abîme dans la douleur, n'est-il pas arrêté dans un sens ou dans l'autre et ramené au plat et froid sentiment de lui-même, juste au moment où il aspirait à la plénitude de l'infini ». Si l'incomplétude et la finitude, prix de l'existence, invitent à renoncer aux folles espérances de perfection et d'éternité terrestres, elles commandent également de donner le plus à ceux qui ont le moins. Or, que de fois n'entend-on pas dire qu'il est épuisant, déprimant de côtoyer ceux qui sont affectés par un handicap ! Il est malaisé, ajoute-t-on, de communiquer avec elles, de les comprendre, de se faire comprendre et fatiguant de changer de rythme, de se courber pour se mettre à leur portée, à leur niveau. En réalité, ce ne sont pas ces faux ajustements qui éprouvent les bien-portants, mais plutôt leurs difficultés à se hisser à leur hauteur. A s'en montrer dignes. A affronter le scandale de l'épreuve qui, sans prévenir, prend à contre-pied, lamine l'image que l'on se fait de l'être humain et contraint à s'en faire une autre, moins idyllique. A se confronter finalement à leur manque à être, à leur pauvreté essentielle, mais aussi à la question de la vérité de leur existence…

Le handicap brise la stratification de l'ordre établi, décolle les paillettes, arrache les masques qui déguisent les conduites sociales, fait tomber en abîme toute illusion humaine. Il confronte chacun à ce qu'il pourrait être, à ce qu'il peut devenir, ne serait-ce que par l'irrémédiable travail du temps. Il place tout être face à sa propre énigme. Face à ses détresses intérieures, à cette part de son intimité contenue dans l'autre, à ce qu'il veut tenir enfoui au tréfonds de lui-même. Face à l'étranger interne, qui habite tout sujet, en restant hors de sa prise ( ). La blessure de l'autre met en situation de crise et vient réveiller les peurs personnelles, les angoisses et les traumatismes refoulés…

La nouvelle religion entrepreneuriale, qui canonise le battant et mythifie le gagnant, conduit insidieusement à la déliquescence communautaire par mépris de celui qui, par manque de forces et de moyens, ne peut entreprendre, s'imposer, avoir du succès et réussir. Aussi est-il urgent de s'interroger sur les responsabilités de celui qui entreprend et gagne, envers celui qui échoue parce qu'il ne peut entreprendre…


Ces quelques extraits vous donnerons peut être envie d'en connaitre plus, en consultant les liens suivants :

http://www.edition-eres.com/resultat.php?Id=1543

http://www.lien-social.com/article.php3?id_article=867&id_groupe=8

par catherinepolet publié dans : Culture variée
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